Source: Mondialisation.ca ; Paul Lavoie
https://www.mondialisation.ca/la-chine-les-ouighours-le-xinjiang-et-la-propagande-les-faits-dabord/5654247
Les Ouïghours parlent une langue voisine du turc. Si on les retrouve
un peu partout en Chine, la majorité vit dans la province appelée
« Région autonome ouïghoure du Xinjiang » ou simplement Xinjiang. Cette
province est parfois appelée « Turkestan oriental », un nom qui n’est
pas reconnu ni employé par la Chine. Si la province du Xinjiang forme le
sixième du territoire chinois, les Ouïghours constituent cependant
moins de 1 % de la population chinoise totale. Sur 1,4 milliard de
Chinois, on en compte une douzaine de millions et on en retrouve une
dizaine de millions dans le Xinjiang, une province d’à peu près une
vingtaine de millions d’habitants.
L’ethnie principale en Chine est celle des Hans, lesquels forment
92 % de la population. Il existe plusieurs ethnies minoritaires, au
total plus d’une cinquantaine, chacune avec sa langue, parfois son
propre système d’écriture. Il y a disproportion entre les territoires
qu’occupent les diverses ethnies et leur part dans la population. Ainsi,
les Hans n’occupent que 40 % du territoire, le reste étant occupé par
les minorités.
Mao libère la Chine des influences étrangères au milieu du 20e siècle et récupère l’essentiel du territoire qui avait été celui des empereurs chinois au 19e siècle. La Chine, qui n’oubliera jamais ce 19e siècle
au cours duquel les puissances européennes l’ont fait basculer dans le
sous-développement, est très susceptible en matière de territoire et ne
tolèrerait pas qu’il soit amputé d’un centimètre carré. La présence de
minorités, nombreuses et parsemées, lui pose néanmoins un problème
d’intégration. Une solution retenue au cours des années 1950 est de
créer cinq régions autonomes, disposant en principe de beaucoup de
pouvoirs, de manière à y inclure certaines ethnies particulières. Le
Xinjiang est une de ces régions. Le Tibet aussi. Ces deux régions se
trouvent à l’ouest de la Chine.
La solution des régions autonomes (je simplifie, car il y a aussi des
districts autonomes) ne fait pas l’affaire de toutes les ethnies, car
certaines sont en quelque sorte oubliées, pouvant plus difficilement
maintenir leur langue, leur culture, leur religion, leurs habitudes de
vie. Néanmoins, la situation ne semble pas désastreuse puisqu’il n’y a
en définitive que deux endroits ayant présenté des problèmes, au Tibet
et au Xinjiang, en raison de leur instrumentalisation par des puissances
étrangères, en particulier les États-Unis qui n’ont jamais accepté
d’être évincés de la Chine au milieu du 20e siècle.

Source de la carte : https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/chineethnies
Le précédent tibétain
Des problèmes ont surgi pour le Tibet dès les années 1950, pour le
Xinjiang surtout à partir des années 1980 et 1990. Ce sont deux
provinces voisines l’une de l’autre, à la périphérie de la Chine. Disons
quelques mots du Tibet. C’était à l’origine une théocratie remontant au
Moyen Âge, les habitants vivant sous la férule de moines qui les
considéraient comme des esclaves. La population ne s’est guère révoltée
contre les Chinois, les Hans faudrait-il plutôt dire, qui ont libéré ce
coin de pays en 1949. Les Américains, qui avaient soutenu Tchang
Kaï-chek et voulaient empêcher le « communisme » de s’installer en
Chine, ont pris sous leur protection le dalaï-lama et encouragé le
soulèvement des Tibétains, finançant les groupes d’opposition à la
Chine. Le problème « tibétain » semble maintenant en voie de disparaître
de lui-même. Le dalaï-lama n’est plus aussi populaire (des documents
déclassifiés ont révélé les agissements de la CIA et sa complicité). Les
Tibétains réfugiés en Inde ou ailleurs dans le monde décident soit
d’abandonner toute idée de revenir en Chine, soit d’y retourner et de se
soumettre.
Le Xinjiang, un territoire immensément riche
Le cas du Xinjiang est plus complexe, pour plusieurs raisons.
D’abord, il s’agit d’un territoire immensément plus riche en ressources
que le Tibet. Il y a donc eu un développement économique considérable
entre le moment où la Chine a institué la région au cours des
années 1950 et maintenant. Les Ouïghours forment au départ une ethnie
peu scolarisée, peu urbanisée, vivant souvent d’agriculture et
d’élevage. Même si les dirigeants de la région sont des Ouïghours et que
la langue officielle est l’ouïghour, même aussi si la Chine pratique
envers eux une forme de discrimination positive pour les encourager à
étudier ou à occuper certains postes, ceux-ci profitent peu du boum
économique. Les activités industrielles se concentrent en effet dans les
centres urbains de la partie nord, attirant une main-d’œuvre venant de
partout ailleurs en Chine, main-d’œuvre mieux formée et parlant le
chinois. La partie sud, qui est majoritairement ouïghoure et dont
l’économie se base sur l’agriculture et l’élevage, reste plus pauvre.
Quelle en est la conséquence ? Les Hans s’installent dans la province
du Xinjiang, et avec eux des populations d’autres ethnies, tous ces
gens attirés par le développement économique. La population augmente :
elle croît par exemple de plus de 40 % entre 1990 et 2010. La capitale
grossit. Il y a des lignes TGV, des routes et des aéroports qui se
construisent. On découvre même des champs pétroliers. Cela n’est pas
sans changer la donne. Les Ouïghours qui sont majoritaires dans les
années 1950 (75 % de la population de la province il y a 70 ans) ne
forment plus maintenant que 40 ou 45 % de la population, tandis que les
Hans forment dorénavant autour de 40 % de la population. Si on lit les
articles de journaux d’ici et qui reprennent sans réserve les discours
propagés par les ONG et les Américains, on apprend alors que les
Ouïghours seraient victimes d’un « génocide culturel ». À remarquer
qu’on ne dit pas simplement « génocide ». Il serait en effet difficile
de prétendre qu’il y a génocide, puisque la population a sensiblement
augmenté entre les années 1950 et les années 2020 — la population
ouïghoure n’a pas été soumise à la politique d’un enfant par famille.
C’est sa proportion qui a diminué. Alors, on force un peu la vérité et
l’on parle de génocide culturel. Les lecteurs en déduisent que la langue
et les coutumes ouïghoures sont combattues par la Chine. Or, ce n’est
pas le cas. C’est même le contraire. La langue officielle de la région
est toujours l’ouïghour, les lieux de culte fonctionnent toujours (les
Ouïghours sont musulmans) et les traditions sont toujours aussi
vivantes.
Le jour où on dira que les Canadiens français sont victimes de
génocide culturel, puisque c’est le même type de phénomène qui s’est
produit pour nous au Canada (nous sommes beaucoup plus nombreux qu’en
1867, mais notre proportion a considérablement diminué dans l’ensemble
canadien), je croirai ceux qui disent que les Ouïghours sont victimes de
génocide culturel. Mais on ne dit rien actuellement à propos des
Canadiens français parce qu’il n’y a aucun intérêt de la part d’une
puissance étrangère à le faire. Dans le cas des Ouïghours, les
Américains et en général les Occidentaux ont de l’intérêt à mentir, du
moins à raconter la vérité à leur façon.
Il y a une partie des Ouïghours qui se sont urbanisés et même
sinisés, et que la situation de perte relative de l’importance numérique
ne dérange pas. Il y a aussi des Ouïghours qui vivent d’agriculture ou
d’élevage, et que la situation actuelle ne dérange pas non plus.
Cependant, il y a une partie de la population, apparemment assez
minoritaire, localisée, qui entretient l’idée d’un pays indépendant,
dont le nom serait le Turkistan oriental, et qui correspondrait à toute
la région du Xinjiang. (Il faut remarquer qu’il y a déjà eu deux
périodes, dans la première moitié du 20e siècle, où une partie de la
région a connu une forme d’indépendance. Mais ce sont des périodes qui
ont été éphémères et n’ont pas concerné tout le territoire. D’autre
part, cela s’est fait au moment où la Chine était aux mains de
puissances étrangères.) Des partis indépendantistes se sont formés, dont
un particulièrement violent, le Parti islamique du Turkestan, ou
Mouvement islamique du Turkestan oriental, une organisation militaire et
terroriste, qui veut former un pays islamique et ethnique. Le mouvement
a été placé dans la liste des groupes terroristes par la Chine et
plusieurs pays, dont les États-Unis — Trump l’aurait retiré de la liste à
la fin de son mandat. En tout cas, au fil des années, il y a eu des
troubles importants où l’on a vu des Ouïghours et des Hans s’opposer, ce
qui s’est soldé par des centaines de morts. On réalise cependant assez
vite un certain utopisme de la part des partis indépendantistes
ouïghours dans la mesure où, réduits à 40 % de la population du Xinjiang
et à moins de 1 % de la population chinoise, ils recevraient en partage
le sixième du territoire de la Chine. Évidemment, jamais celle-ci ne
l’acceptera.
La montée des « moudjahidines »
Ce qui a favorisé l’émergence de troubles, c’est aussi la guerre
d’Afghanistan (1979-1989), un pays voisin du Xinjiang, alors que l’URSS y
entre et fait face à l’opposition des moudjahidines. Les moudjahidines
sont armés par les États-Unis qui ont pour perspective de provoquer la
chute de l’URSS — on est en pleine Guerre froide et le plan des
Américains réussit, l’URSS s’effondrant dans les années 1990. Les
moudjahidines, ce sont des fanatiques religieux qui passent pourtant en
Occident à l’époque pour des hommes tendres et au grand cœur. Or les
Ouïghours sont aussi des musulmans. Les jeunes s’enrôlent donc par
centaines dans les rangs des moudjahidines. Une fois la guerre finie,
certains se retrouvent dans divers pays où il leur arrive de mettre la
pagaille en posant quelques bombes. Et certains de ceux qui rentrent
au pays s’adonnent volontiers à ce qu’ils ont appris à faire et
maîtrisent parfaitement, le terrorisme.
Durant un certain temps, la Chine ne s’occupe pas trop du problème et
a tendance à le minimiser. Mais elle doit à un moment donné agir. Elle
entreprend alors la mise en place de programmes de déradicalisation.
Elle n’est pas seule à recourir à ce type de défense, qui existe sous
différentes formes dans un grand nombre de pays : Nigéria, Malaisie,
Maroc, mais aussi en Allemagne, au Royaume-Uni… La Chine ne fait pas
dans la dentelle, d’autant plus qu’elle a une longue tradition de
rééducation forcée. Et les gens suspects se comptent par milliers. (Les
chiffres de millions, qui viennent des Américains, semblent
invraisemblables.) C’est ainsi qu’apparaissent des camps où l’on
regroupe surtout des jeunes, à qui on donnerait aussi, selon la Chine,
une formation professionnelle. La Chine, au départ, nie l’existence de
ces camps. Puis, elle se ravise et les reconnaît. Le président chinois
Xi Jinping explique même, lors d’un entretien avec Trump à Osaka
en 2019, leur but. Trump lui aurait répondu que « c’était exactement la
bonne chose à faire ». Voilà ce que raconte John Bolton dans son livre
sur Trump, The Room Where It Happened : a White House Memoir.
Bolton rapporte l’échange en voulant déblatérer contre son ancien
patron, sans trop réaliser qu’il accrédite les explications que les
Chinois n’ont jamais cessé de donner sur ces camps.
La Chine, un défi à la suprématie économique des États-Unis
À peu près à la même époque, les Américains deviennent plus
conscients que leur suprématie économique est menacée par la croissance
chinoise. C’est le président Trump qui fait rétrograder la Chine de
« pays ami » à « pays ennemi » : cela se fait en l’espace d’à peine
quatre ans. Les Américains doivent évidemment pouvoir disposer d’une
justification qui puisse amener leur population, avec elle leurs alliés,
à partager leur haine nouvelle des Chinois. Il est en effet un
phénomène qu’on trouve décrit dans tout livre consacré à l’histoire d’un
empire. Celui-ci ne peut exister sans la présence d’une quelconque
forme d’idéologie capable de faire oublier quelques mauvais côtés —
l’objectif de la nouvelle stratégie de défense américaine qui est
adoptée par le gouvernement Trump en 2018, en même temps qu’on identifie
la Russie et la Chine comme les ennemis, est de « construire une force
plus meurtrière » (build a more lethal force), ce qui n’est guère
inspirant et gagnerait à être camouflé. En tout cas, la raison doit
faire appel aux bons sentiments, aux croyances, être universelle. Dans
le cas de la Chine, on a naturellement choisi les droits de la personne,
un grand classique au sujet duquel l’indignation est facile à cultiver
et dont, avec les ONG, s’est développé tout un « commerce ». La Chine
est donc dans le collimateur et on lui reproche ses camps de
déradicalisation, dont on retrouve pourtant ailleurs le même concept,
même en Europe. Évidemment, on ne parlera pas dans nos journaux pour la
Chine de camps de déradicalisation, mais plutôt de « camp
d’internement ». Et la nouvelle s’enfle : on lit que ces camps font
partie « d’un vaste système de détention de la minorité musulmane en
Chine ».
Il est difficile actuellement de faire montre de scepticisme devant
le discours qu’on entend à propos de la Chine. Car tout le monde est
devenu antichinois et personne ne veut même regarder la possibilité
qu’on puisse être collectivement dupé. Les journalistes et surtout les
chroniqueurs de nos journaux dénigrent la Chine, sans même se demander
si on est en droit de critiquer sa façon, peut-être imparfaite, de
régler un problème. On le fait sans se demander si la Chine ne pourrait
aussi, par hasard, trouver chez nous des motifs de scandale. Si elle
nous faisait la morale comme nous la lui faisons, ne pourrait-elle pas
nous reprocher nos maisons de retraités où les familles se débarrassent
de leurs vieux (chose invraisemblable en Chine où l’on voue un immense
respect aux aînés) et qui, avec la COVID-19, sont devenus des mouroirs ?
Ne pourrait-elle pas parler de la DPJ qui retire des enfants de leurs
familles (chose invraisemblable en Chine où l’enfant est roi) pour les
confier à d’autres familles ? Elle se scandaliserait du sort que les
États-Unis réservent à leur population : 2 100 000 prisonniers, la plus
grande population carcérale au monde, six fois plus qu’en Chine. Mais de
tous nos travers, pas question d’en parler, puisque nous, Occidentaux,
sommes les seuls à être des humains. Les Chinois, non !
Je m’inquiète de la réaction de la population : à force de se faire
dire que les Chinois sont génocidaires, ce sera toute la communauté
chinoise d’ici qui en souffrira et sera l’objet de haine. D’ailleurs,
cela a commencé.
Paul Lavoie
Sherbrooke, le 3 mars 2021