mardi 6 décembre 2016

Réflexions et souvenir d'un membre fondateur du Comité Honecker (ancien nom du CISC)


De 1979 à 1989 j’ai effectué 5 séjours en RDA dont l’un de 10 mois en tant qu’auditeur libre à l’Université. Les souvenirs et réflexions qui suivent ont du être écrits vers 1993, alors que tout ceci était encore frais. Je les livre tels quels agrémentés de quelques notes d’aujourd’hui. Ils retracent donc mon niveau de réflexion voici plus de 20 ans….

 Je ne connais pas de réussite urbanistique aussi marquante que ce que fut l'espace compris entre l'Alexanderplatz et la Spree avec la Marienkirche ouverte sur les fontaines où l'été des enfants de tout âge aimaient à se tremper les pieds. Un des rares lieux du pays ou chaque jour et près qu'à toute heure, le passant était assuré de croiser quantité de ses contemporains. Dans les nombreux débits de boisson sous formant soubassement de la tour de télévision (que le capitalisme n'osera pas abattre) au pied de la digue du métro aérien tournant le dos aux constructions de béton édifiées entre les deux guerres dans la direction des quartiers nord (que le capitalisme masque sans doute aujourd'hui de lumineuses pancartes de plastique à moins qu'il n’ait trouvé des méthodes nouvelles pour inscrire dans l’air le nom divinisé de produits de consommation courante.), les ouvriers par les matins d’été consommaient de petits pains renforcés de charcuterie, seulement vêtus d’un maillot de corps. Ce costume négligé ne s’arborait qu’à l’Est. Peu de citoyens de la RDA comprenaient la spécificité de ces scènes et savaient que même les fast Food du centre de Paris, de Londres, ou de Munich proposaient des tarifs inaccessibles aux ouvriers.
 
 C’est seulement depuis la chute de la RDA que se multiplient les discours sur la ville excluante. C’est seulement avant qu’à Berlin, pouvait se mesurer l’agrément d’une cité dont chaque quartier était ouvert à tous. Le Palais de la République, seul lieu de pouvoir du monde à offrir des cafés, un théatre , des disco’s, ces salle de danse bon enfant qui n’ont pas d’équivalent en France. Les seigneurs du capitalisme ont fermé le théâtre et recouvert le bâtiment avec des tentures 1
Revenons y, l’automobiliste qui, parti du Parvis des Droits de l’Homme emprunte la rue Raymond Poincaré l’avenue de la grande Armée et observe à chaque feu rouge les costumes des passants et les jambes des passantes, éprouvera après qu’il se sera enfoncé dans le nouveau tunnel de Neuilly et qu’il aura surfé autour de le Défense, l’étrange impression d’avoir changé le monde au pied des immeubles du Petit Nanterre, jonquilles, tris, tulipes, dans le centre commercial de Sartrouville, il mesurera à la démarche, aux vêtements au vocabulaire des bipèdes qui l’entourent, que le monde est soudain différent. Rien de tel à Berlin. Même densité moyenne des mêmes jeans, des mêmes parkas, des semblables coiffures, d’Alex à Lichtenberg et à Pankow. N’en concluons pas à une caricaturale monotonie vestimentaire, où en tout cas pas à celles dont on aurait pu préjuger. A l’été 1979, je découvris une ville où le jean le plus classique possible semblait faire l’objet d’un consensus quasi absolu (il était d’ailleurs fort gênant que celui d’une de nos interprètes officielles arbora l’étiquette « Levi-Strauss »).
Revenons à l’organisation des villes sans pression foncière, le centre des agglomérations n’était pas plus prisé que les banlieues. D’où la possibilité d’y laisser d’immenses espaces verts comme à Dresde, Cottbus etc. D’où aussi des parcelles plus ou moins laissées à l’abandon, comme celle proche de la Julian Grimau Allee de Dresde, où le personnel d’une entreprise voisine élevait en 1984 deux moutons pour le méchoui annuel à deux pas du Zwinger. Pas de pression foncière, d’où la possibilité de laisser de larges espaces entres les bâtiments, différence essentielle avec de grands ensembles de l’Ouest. De nombreux immeubles en béton furent bâtis à la périphérie des villes apparemment comme en Occident et même un peu plus tard. Seule différence, il ne s’agissait pas de ghettos réservés à une seule catégorie de population. On m’a raconté qu’à Dresde Prohlis, un général avait reçu un logement neuf dans un environnement digne de Sarcelles et que l’armée ( ou la police) avait fait poser chez lui le seul téléphone du quartier. Devant lesquelles les ménagères ne cessaient de se relayer. Combien de généraux ont-ils vécu en HLM en France ???

Pour engager la construction du grand ensemble de Gorbitz à Dresde, avait d’abord été construit le restaurant Grünen Heinrich qui servait de cantine aux travailleurs du bâtiment. On y avait ensuite posé, quasiment à même le sol, , indépendants de la voirie routière, les rails du tramway (une infrastructure alors quasi-inexistante en France) . Lorsque je fréquentais ce quartier, les rues étaient à peine tracées et la terre végétale était stockée en tas de plusieurs mètres de haut. La Kaufhalle , une moyenne surface, venait d’ouvrir et avait pris la succession d’une crêmerie-épicerie installée, de même que la poste, dans un rez-de-chaussée d’immeuble. L’ouverture de ce magasin avait été rendue possible par l’embauche de quelques retraitées du quartier venues suppléer pour quelques heures hebdomadaire au manque chronique de main d’œuvre. Les caisses enregistreuses de ces magasins étaient mécaniques et les caddies beaucoup plus petits que le modèle occidental (on pouvait poser une caisse de boissons sur la partie inférieure). Le film « La légende de Paul et de Paula » offre une assez bonne idée de l’ambiance. Ce film évoque aussi les poêles à lignite et la corvée quotidienne de chauffage propre aux immeubles anciens et par rapport à laquelle la construction massive de logements modernes représentait un incontestable progrès. L’énorme effort de construction de logements réalisés durant les années 70-80 eut pour résultat positif une véritable amélioration de la situation des familles et des ménages restreints qui disposèrent pour l’essentiel d’un espace suffisant. Cela joua sans doute un rôle dans le redémarrage de la natalité à partir du milieu des années 80. Mais cet effort laissa de côté les constructions anciennes. Lors de ma visite de 1979, les façades berlinoises, essentiellement de briques recouvertes de crépi étaient uniformément brun-grisâtre au point qu’il était difficile de distinguer les bâtiments des années 50 des constructions antérieures. Même des immeubles de béton souffraient de l’état de leurs peintures et rejoignaient, sous l’effet de la pollution la couleur dominante. J’ai évoqué le tramway et il est essentiel de préciser que les terminus opérationnels ne suivaient que de quelques dizaines de mètres la mise en location des logements. A 20 pfennigs le voyage, les tarifs étaient ridicules et chacun pouvait se déplacer à n’importe quelle heure sans souci de rentrer après le dernier tram puisque de nombreuses lignes fonctionnaient toute la nuit. Je n’ai pas d’avantage rencontré de citoyens de la RDA qui aient craint de se faire agresser dans la rue. Le digicode et l’interphone étaient, sinon inconnus, du moins très rares, mais les portes d’entrée des immeubles étaient fermées dès huit heures du soir avec un simple système de sonnerie pour communiquer avec l’extérieur. Chaque locataire se devait de participer au lessivage des escaliers collectifs et du hall d’entrée prévu hebdomadairement. Telle était du moins la situation dans les petits immeubles (6 étages) construits sans ascenseurs. L’existence de la Hausgemeinschaft se limitait à cela et chacun pouvait vivre sans se soucier du voisinage. L’obligation théorique d’inscrire dans le Hausbuch les hôtes hébergés ne serait-ce que pour une nuit était souvent, si j’en juge par mon expérience, purement lettre morte. J’ai entendu parler de collectifs d’habitants plus actifs et j’ai même rencontré une responsable de groupe d’immeubles, collaboratrice bénévole de la police populaire. Elle s’occupait du bruit excessif fait par le groupe de français en villégiature. Le flicage de la population existait donc d’avantage sur le papier que dans les faits, du moins dans les villes. Il n’en était sans doute pas de même de l’obligation faite aux citoyens de RDA de déclarer les déménagements et les hébergements durables. Si les transports urbains étaient efficaces, les relations interurbaines par le chemin de fer, se caractérisaient par leur lenteur et leur peu de fiabilité. A la suite de la crise de l’énergie, l’essentiel des transports de marchandises se faisait par rail et l’infrastructure n’était pas à la hauteur. Les réparations soviétiques avaient démontré toutes les installations électriques et mis à voie unique de nombreuses lignes après la guerre. De grands axes comme Berlin Dresde puis Berlin Rostock ne furent électrifiés qu’au cours des années 802. Cela n’était pas catastrophique compte tenu de la taille du pays mais cela incitait fortement les ménages à s’équiper d’automobiles. Même en ville, et jusqu’à ce que apparaissent les premiers embouteillages (j’en ai vu au cours des années), le gain de temps était appréciable, sauf à la pompe… et sauf en cas de panne, les pièces détachées étant encore plus rares que les garages. J’ai un jour interrogé un ami sur les raisons qui lui avaient fait acheter une Moskvitch. Il m’expliqua qu’il vivait avec une femme et des enfants jeunes, que le téléphone était loin et que la voiture était le seul moyen de trouver rapidement un médecin pour les enfants. Quoi qu’il en soit, l’accroissement de l’équipement automobile répondait dans bien des cas à un très réel effet de snobisme. Cet accroissement fut notable au cours des années 80. La plupart des gens que je connaissais s’étaient équipés de leur premier véhicule motorisé au cours de la décennie. Bien qu’il fallut jusqu’à 12 ans d’attente pour une Trabant neuve, vendue 10000 Marks, le marché de l’occasion offrait des prix florissants, à des tarifs supérieurs à ceux du neuf. Si l’on précise qu’en outre, le prix du litre d’essence était au niveau français (pour un salaire de 1000 Marks par mois), on peut supposer que de nombreux possesseurs de voitures laissaient leur propriété à quatre roues au garage. Le réseau routier était dans l’ensemble satisfaisant, et l’état des chaussées meilleur sur les routes de campagne que sur les autoroutes. Ce réseau était pour l’essentiel à deux voies, mais, c’est un fait que les camions étaient fort rares.

Evoquer la question des transports oblige à parler de celle des voyages. Je n’ai jamais rencontré de citoyens de RDA qui m’ait dit éprouver des difficultés matérielles pour partir en vacances. Depuis 1979, je crois, il y avait 18 jours effectifs de congé (soit près de 4 semaines) mais les trains étaient souvent bien remplis le vendredi dès 14 heures. La plus proche étendue d’eau chaude était bien entendu le Balaton, puis les côtes roumaines et bulgares sur la Mer Noire. Que celles-ci fussent connues de quasiment tous, c’était une évidence. La plupart des gens que j’ai rencontré avaient également voyagé en Union Soviétique, souvent dans le Caucase, parfois jusqu’en Sibérie. Leurs remarques sur la vie quotidienne au  pays des soviets étaient proche de celles que les français peuvent faire avec notamment de longs chapitres sur l’état des sanitaires. A partir de 1981, il ne fut plus possible aux allemands de l’Est de voyager librement en Pologne. Les voyages à l’Ouest étaient bien entendus beaucoup plus rares. Autorisés pour les retraités, ils étaient, jusqu’au milieu des années 80 quasiment impossibles pour les jeunes d’âge actif. La situation évolua ensuite et je peux témoigner qu’il devint courant de rencontrer des gens ayant voyagé à l’Ouest mais incapables de préciser pourquoi cette « faveur » avait pu leur être accordée. Cette évolution ne fut pas, à ma connaissance, commentée dans la presse… Ceci était vécu douloureusement mais il y avait pourtant de solides arguments pour limiter le droit au voyage. Rappelons d’abord que la R.F.A., refusait de reconnaitre la citoyenneté est allemande, octroyait immédiatement une carte d’identité de citoyen ouest-allemand à tout voyageur, qu’il eut l’intention de rester ou non. Rappelons aussi que le Mark de RDA fut constamment côté, à Berlin-Ouest entre le septième et le quart de sa valeur officielle, selon les époques et qu’une circulation massive aurait équivalu au transfert à l’Ouest d’une part non négligeable de l’épargne nationale. Dans ces conditions, un père de famille désireux d’abandonner des enfants, par exemple, n’aurait eu aucun mal à disparaitre. Sans aller jusqu’à ce cas extrême, disons que dans certaines professions, par exemple ingénieur informaticien, le rapport de salaires est/ouest pouvait être de UN à QUATRE et que de toute manière certains produits de luxe, par exemple des voitures de sport, des chaines compactes, des magnétoscopes n’étaient pas disponibles sur le marché. Disons le tout net, établir la liberté absolue de circulation, c’était s’exposer à non seulement au pillage des cerveaux mais également à perdre toute indépendance en matière d’échelle des salaires et de production de biens de consommation avec l’obligation de multiplier au delà du nécessaire l’offre de biens de luxe qui, en tout état de cause n’auraient jamais pu bénéficier de la publicité qui fleurissait à l’Ouest. Bien entendu, si l’on discutait ouvertement de ces questions, par oral, la propagande écrite ne permettait guère de disposer d’arguments à ce sujet. Si ce n’est la diffusion, au début de 1985 de listes des gens ayant émigré et désireux de rentrer chez eux. Voilà qui était insuffisant.

 J’ai abordé la question des salaires. A 600 Marks, un jeune professeur de français avait de quoi vivre sans abuser c’est-à-dire sans voiture et sans téléphone. Si le loyer, l’eau, le chauffage etc….étaient d’un coût négligeable, il n’en était pas de même de l’habillement, en général plus cher qu’en France pour les adultes. L’impôt sur le revenu était inconnu semble t’il. En ce qui concerne l’offre culturelle, si certains livres pouvaient atteindre 38 Marks chez Akademie Verlag, les éditions populaires à moins de 5 Marks étaient nombreuses. On trouvait dans ces collections jusqu’à quelques extraits de Kant et de Max Weber. Si la RDA édita les œuvres complètes de Rosa Luxemburg dont celle où elle critique la dissolution de l’Assemblée Constituante par les bolchéviks mais pas « Histoire et conscience de classe » de Lukacs, pas question de trouver les œuvres de Staline ailleurs qu’en « Antiquariat » (brocante) celles de Trotski, de Nietzsche et de Freud semblant introuvables. Situation ridicule dans un pays où tous les écrans recevaient une propagande anticommuniste digne du Bild Zeitung.
Soyons clairs, il est difficile de démêler ce qui était introuvable parce que proscrit de ce qui était tout simplement ‘’vergriffen’’, c’est-à-dire épuisé, parfois avant même d’avoir mis en vente.
Je pus ainsi me procurer « dialogues avec mon arrière petit-fils » de l’historien et économiste Jungen Kuczynski … grâce à des relations. En effet, des ‘’comités d’entreprise’’ recevaient avant parution des listes d’ouvrages sous presse que chaque travailleur pouvait commander. Certains ouvrages ne prenaient ainsi jamais la voie des librairies.
Cette digression faite, revenons-en à cette question des rémunérations. Sous le professeur de français, on trouvait quelques corporations, et encore en dessous, les retraités et les étudiants ( bourse de base : 200 Marks mensuels). Au dessus, on trouvait les femmes de ménage et les différentes catégories d’ouvriers qui, avec le système des primes relatives au 3x8 dépassaient facilement les 1200 Marks, niveau à partir duquel on pouvait estimer avoir des difficultés à dépenser tout son argent. Cette situation conduisait à de nombreuses incongruïtés vu du point de vue occidental. Un ami m’expliquait que, professeur à l’université technique de Dresde, il gagnait d’avantage en enseignant la physique (techniques de mesures) qu’autrefois, alors qu’il dirigeait une entreprise de production. D’une manière générale, le travail qualifié et le travail intellectuel ne semblaient pas rémunérés avec une valeur relative aussi élevée que celles dont ils jouissent en régime capitaliste. Ainsi, bien que le socialisme est-allemand n’ait jamais prétendu être une société égalitaire, la question des inégalités se posait en tenues tout à fait différents de ce qu’elle était à l’Ouest. De manière convaincante, Erich Honecker a fait litière dans ses souvenirs des accusations portées sur le niveau de vie des principaux dirigeants politiques. Je peux témoigner que le fils d’un ministre pouvait vivre, confortablement mais sans plus, sa carrière militaire s’étant interrompue lorsqu’il avait épousé une française professeur de sport, il avait fait construire (ou construit lui-même) sa maison en faisant prêter les week-ends le matériel d’entreprise de construction.
Il me raconta notamment que la police et l’armée de RDA devaient respecter des consignes très strictes en matière d’usage des armes ( sommations etc…) et estimait bien supérieurs en la matière les pouvoirs et la couverture dont jouissaient les ‘’flics’’ français (il employait le mot).
Par ailleurs, dans ce pays qui manquait cruellement de travailleurs du bâtiment et de femmes de ménages notamment du fait d’une très faible immigration et où la formation professionnelle était très développée de même que l’éducation populaire, le problème d’inégalité ne pouvait se poser qu’en ayant établi au préalable que n’importe quel travailleur, même non qualifié avait la possibilité de trouver un emploi, sans doute pénible, mais de nature à lui assurer un revenu très au dessus du minimum. Voilà qui n’est pas un détail. Pas non plus, le nombre d’étudiants ayant un, voire deux enfants ainsi que ceux qui, ayant été orientés vers les études techniques, se reconvertissaient dans la philosophie ou les sciences humaines… disciplines non pas plus rentables financièrement mais plus stimulantes intellectuellement de leur point de vue.
A l’entrée de l’université et des cités universitaires, le contrôle de cartes était systématique. L’ambiance à l’intérieur se différenciait peu de celle d’universités françaises. La bibliothèque comportait à la fois un « enfer » regroupant les livres occidentaux et une liste de thèses inaccessibles aux étudiants étrangers, c’est-à-dire pouvant être empruntés par l’intermédiaire de condisciples allemands. Les heures de cours étaient apparemment très longues pour les étudiants allemands mais tant les différents Resto’U que les foyers souterrains du bâtiment central étaient constamment bien remplis. Un brötchen de 10 heures coupant la matinée des allemands servait de petit déjeuner aux étudiants étrangers moins matinaux. La documentation disponible était, du moins dans les sciences sociales, le plus souvent du type tristement apologétique mais certains ouvrages pouvaient comporter des passages intéressants. Beaucoup plus passionnants étaient les débats avec les professeurs. La plupart d’entre eux étaient âgés et racontaient des choses étranges sur la manière dont, en tant que tractoristes, ils avaient aidé à la collectivisation agricole dans les années 50.
Sur le fait que jusqu'à cette époque ils avaient souffert de la faim («  nous nous rassasions en étalant de la margarine » me disaient ils) etc........ je peux témoigner qu'il s' agissait au général d'hommes et de femmes de conviction, attachés aux réalisations de leur génération, aptes au débat et à la confrontation politique mais par ailleurs installés dans une vie modeste mais douillette, sans exigence intellectuelle démesurée. Ils semblaient en particuliers incapables de comprendre le développement du socialisme nécessitait un minimum de débat public sur les orientations à adopter, et que le travail de conviction idéologique des éléments critiques était à terme préférables à répression. Ils semblaient par ailleurs inaptes à prendre en compte les révendications spécifiques aux jeunes autrement que comme des concessions à des courants idéologiques de vie quotidienne en provenance de l’Ouest. Il en était ainsi des phénomènes de mode ou de la diffusion massive du rock.
Notons à ce sujet, bien que la législation fiscale fasse de la France au cas particulier, qu’il était bien plus facile à un jeune de Berlin-Est d’aller danser dans une ‘’disco’’ sur une musique d’inspiration et parfois d’inspiration américaine, qu’à un jeune parisien de sortir en boite. Les étudiants ne se privaient pas d’en profiter. Les clubs de jeunes et étudiants, ou particuliers à Berlin, se caractérisaient par ce type d’activités. Par ailleurs, outre les conférences de vulgarisation scientifiques d’Urania, de nombreux débats étaient organisés. Je me rappelle en particulier d’une rencontre avec Kuczynski précitié lors de laquelle la cave de l’université était si pleine que je ne pus apercevoir le physique de l’orateur. Celui-ci se limita pas à signaliser la situation de le presse et notamment la veule servilité de « Neues Deutschland ». Il souligna par ailleurs la profonde honnêteté d’Erich Honecker et ce fut moins apprécié du public sur ce dernier point.
Il est évident que la faiblesse idéologique des médias explique pour partie le succès que rencontrait ce type de conférence et de débat ‘’La plume est serve ,mais la parole est libre’’ dit-on chez nous dans un autre contexte. Et de fait le contraste était frappant, non seulement entre la qualité des conversations privées et le formalisme des médias mais également entre celui-ci et la plupart des conférences organisées par des organismes parfaitement officiels comme la ligue culturelle (Kulturbund) Il était à la fois malheureusement prévisible et regrettable que cette organisation se laisse entrainer dans l’impasse du gorbatchévisme. Les intellectuels et les artistes étaient à la fois parfaitement inconscients du fait que leurs conditions matérielles de création et d’expression étaient à peu près sans équivalent au monde et que les limites mises à leur liberté d’expression étaient devenues très relatives dès lors qu’il s’agissait d’expression orales, et dans le même temps très sensibles à la difficulté de prendre part au débat directement politique et de publier, sans doute bien d’avantage qu’aux obstacles opposés à ceux qui voulaient se procurer des œuvres et des textes occidentaux récents. L’ensemble de tout cela était très soixante-huitard c’est-à-dire en fait très attaché à l’égalitarisme foncier des rapports de production socialistes et particulièrement peu soucieux du retard technologique de la Trabant sur la BMW.
Il est lamentable que ces milieux aient été à l’origine des mouvements qui aboutirent à l’effondrement du socialisme et à une grande Allemagne dont ils n’avaient vraiment que foutre. Le service militaire passait dans ces milieux pour une bizarre expression de barbarie féodale et je n’y entendis jamais s’exprimer le sentiment de nationalisme antirusse dont on trouvait des traces dans le reste de la population. Ce qui était frappant enfin, c’était l’étroite symbiose entre techniciens supérieurs, scientifiques, diplômés de sciences sociales et artistes… Un de mes amis alors les plus proches devint en 1987 permanent au Kulturbund après avoir eu pendant près de dix ans des fonctions de technicien dans l’industrie du bois. Il ne fut jamais, à ma connaissance membre du parti et s’enthousiasmait pour la Perestroïka. Il m’affirmait qu’en RDA personne n’était contre le socialisme je crois bien qu’il le pensait sincèrement.
La qualité de membre du parti n’était hélas pas un critère pour apprécier les prises de position politiques des uns et des autres. Certains membres du SED m'ont affirmé n'être même pas aller voter. Si le socialisme avait eu plus de deux millions3 de fermes défenseurs, ça se serait vu en 1989. Enorme et gélatineux, le SED était un instrument totalement impropre à la campagne idéologique déterminée contre la péréstroïka qui s’imposait dès 1986-87…Quand à la FDJ4 c'était encore pire. Cette organisation avait visiblement fait son temps depuis fort longtemps et n'avait plus aucune vie propre.
Lorsque Tchernenko mourut, en février 85, la pluie tombait sur les toits de Berlin, mais visiblement personne d'autre que le ciel ne pleurait, que se soit dans les casernes de l'armée soviétique, au Palais de la République ou parmi les professeurs de marxisme-léninisme qui attendaient que les Reagan et Jean Paul II, alors en pleine campagne anticommuniste rencontrent enfin un adversaire à leur mesure.
Mais qui était-ce donc que ce parti?? Certainement pas une organisation mue par l'unité idéologique et cultivant la fraternité entre ses membres. Pas non plus une espèce de Franc maçonnerie regroupant des citoyens se distinguant des autres par leur conditions d'existence ou leur mentalité. Je n'ai jamais vu personne sortir sa carte du parti pour quelque démarche ou quelques avantages que ce soit. Les membres du parti devaient donner l'exemple en participant à ce qu'on appelle chez nous des travaux d’intérêt général. Du genre "pas ce soir, il faut que j'assure le contrôle des cartes à la cité universitaire" "Et pourquoi? " "c'est Parteiauftrag (c'est à dire une mission certifiée par les organes du parti.). Il s' agissait en général de missions tout à fait matérielles et concrètes Mais d'agitation politique point, Ou si peu.....
Ce que l'Etat5 exigeait des jeunes voulant manifester leur enthousiasme pour le socialisme, ce n'était pas des prises de position idéologiques, c'était:
"Marx ehren, sich bewähren"
C'est à dire dans les faits, obtenir de bons résultats scolaires, participer aux récoltes volontaire de pommes et de pommes de terre, et, plus tard, être exemplaires à leur poste de travail. Bien entendu, la mentalité des allemands et leur sens assez passif de la morale s' adaptait assez bien, du moins en surface à de telles exigences. Tout ceci fonctionnait sans trop de récriminations ouvertes: les membres du SED arrivaient à l'heure au travail, participaient aux réunions sur le temps de travail, faisaient les vitres de leurs fenêtres pour le passage du défilé du 1er Mai et parfois même y suspendaient un drapeau de la RDA ou un drapeau rouge. Tous les autres drapeaux étaient disposés dans les rues par les services municipaux, ou équivalent, de même que les panneaux et banderoles ornant les carrefours et proclamant par exemple que
"Plus le socialisme sera fort, plus la paix sera sûre" ou "Notre plein soutien aux propositions de paix de l'Union Soviétique".
Au fur et à mesure que les années passèrent, panneaux et banderoles deviennent plus rares. Ils furent parfois bizarrement amputés. Au débouché de la Prager Strasse et au bout d'un vaste jardin public se dressait la mairie de Dresde devant laquelle passaient régulièrement des tramways.
"Vive l'amitié Germano Soviétique" était-il inscrit sur le fronton en 1985. Quelques années plus tard, ce n'était plus que : "Vive l’amitié".....
Un exemple qui en dit long sur le fait qu'il y eut prise de distance par rapport à la Perestroïka mais pas d'effort réel de conviction. La RDA fournissait l'exemple d'un pays où le pouvoir du peuple n'arrivait pas à s'exercer par une démocratie active, la plus directe possible. Cette situation créait des mécontents parmi ceux la même qui défendaient l'ordre social en place. Les allemands de l'Est abonnés à « Temps Nouveaux » ou aux « Nouvelles de Moscou » n'étaient sûrement pas les plus hostiles au socialisme.... On imagine leur réaction lorsque la poste allemande leur fit savoir que leur abonnement était suspendu. .... et leur proposa de les rembourser. Certes ces journaux avaient fait paraître des articles expliquant que Staline était autant responsable qu'Hitler du déclenchement de la seconde guerre mondiale. Mais, outre le fait que de tels arguments sont facilement réfutables, on en entendait bien d'autres à la télévision et sur les radios de l'Ouest..........
Quoi qu'il en soit, les lecteurs concernés considérèrent une fois de plus qu'on les traitait comme de petits enfants. Il est clair que le développement du socialisme, ayant pour l'essentiel satisfait des besoins matériels immédiats, nécessitait la participation de plus en plus active des citoyens, non pas seulement aux tâches bénévoles quotidiennes mais à la prise de décision concernant le développement de l'ensemble de la société. Il est clair également qu'en RDA, le débat était objectivement limité par tout un tas de considération diplomatiques et stratégiques. Il apparaît cependant que les léninistes de la décision du SED ont commis une faute politique majeure en ne s’appuyant pas, face à cette fraction de la population que le modèle de consommation proposé par l'Ouest suffisait à séduire, sur tous ceux qui étaient prêts à manifester leur attachement à l'essentiel: les rapports de production socialistes. Il est clair que le système politique n’était pas organisé pour cela alors que la notion de « révolution dans la révolution » pouvait ouvrir cette perspective.
Le 1er Mai 1985 offrit à Dresde une triste caricature. Sonorisation des rues et défilé silencieux de la population regroupé par entreprise. Il paraît que dans certaines d'entre elles, les gens qui n'avait pas été présents se le faisaient reprocher. On voyait aussi quelques hommes âgés et bedonnants en tenue de combat, contrastant avec les uniformes bien taillés et bien portés des policiers et des soldats portant casquette et culotte de golf. C'était les Kampfgruppen, littéralement, les groupes de combats de la classe ouvrière. Ceux que je vis ne faisaient aucune impression martiale... Il s’agissait en général de cadres d'entreprises désireux sans doute de se faire bien voir. Je sus que certains d'entre eux pouvaient être conviés à des exercices de nuit quasi-obligatoires et que ce type de perspective était loin de susciter l'enthousiasme. Tout aussi bizarre était la propagande d'allure quasi militariste en faveur de la GST, la société pour le sport et la technique, dont les activités, semble t’il s’inspiraient du scoutisme armé. Ses exercices satisfaisaient peut être quelques esprits faibles. Mais pour de larges masses de jeunes et de moins jeunes, la propagande faite autour de cette organisation tranchait étrangement avec la place que la politique officielle attribuait au maintien de la paix….

Finissons-en avec la politique en posant la question du rôle dont pouvaient bénéficié les médias dans tout cet ensemble. On en apprenait beaucoup plus sur le débat politique et social dans le pays en assistant aux spectacles du cabaret "le DISTEL" en vue de la gare frontière de Friedrichstrasse qu'en lisant une collection complète de "Neues Deutschland" ou en visionnant une année d'enregistrement d'Aktuelle Kamera" le journal télévisé du soir. Il y avait aussi une édition d'après-midi du "Berliner Zeitung" dont la maquette essayait visiblement d'imiter le "Bild Zeitung". Ces journaux étaient pourtant largement achetés peut-être du fait que leur coût négligeable. Leur contenu était absolument vide de quoi que ce soit qui aurait pu donner lieu à polémique6. Les spécialistes germanistes peuvent d'ailleurs s’en convaincre en consultant les collections. Par ailleurs, le système avait ses défenseurs et ses critiques qui souvent dans les mêmes milieux, savaient échanger des arguments très élaborés et bien informés. ..... La RDA n'était évidemment pas un pays où la population avait peur de s'exprimer. C'était aussi un pays où les points de vue et les réactions totalement différenciées pouvaient se faire jour..... mais jamais sous forme écrite. Il y eut ainsi, lors de la célébration des 750 ans de Berlin, opération qui suscita de nombreux travaux d’urbanisme dans la capitale, des petits facétieux qui réalisèrent des affiches avec le nombre d'années d'existence de Dresde par exemple, histoire de revendiquer que les besoins des villes de province soient mieux pris en compte. Non seulement de telles questions n'étaient pas ouvertement discutées mais le contrôle sur les média réduisait considérablement la masse d'information émanant de l'intérieur du pays. Ainsi le déséquilibre était énorme entre la masse d'informations provenant d'occident et le quasi silence interne. Cela équivalait à un système uniquement concu dans le seul but de diffuser à l'étranger une impression, d'ailleurs non dénuée de réalité, de société harmonieuse et exempte de conflits. Les habitants du pays, membres ou non du parti savaient que cette information était incomplète et embellie. Il en résultait non seulement une défiance légitime envers les médias internes mais également, et c'était peut être le plus grave, une impression qu'il ne se passait rien dans les pays et en quelques sorte que la vie était ailleurs. C'est pourquoi la région de Dresde où la télévision de l'Ouest ne pouvait être captée portant le nom de «  Tal der Ahnunglosen »7 J'ai vu aussi ou dans un village de Saxe une grande antenne collective plantée dans un grand champ au vu de tous. But de cette installation, une meilleure réception de la télévision de l'ouest....
Dans ces conditions, il y avait peut être des rencontres entre les citoyens et les institutions et des discussions entre gouvernants et gouvernés. Mais il n'y avait pas de débat public.
Les sujets n'auraient pourtant pas manqué, aménagement des villes, détermination des priorités en matière de consommation, arbitrage entre consommation et temps de travail, conception de l'éducation etc......... L'économie planifiée de RDA avait en effet atteint un niveau où il était possible de faire un certain nombre de choix. Tant que les besoins de base n'avaient pas été satisfaits, il n'y avait en effet pas grand chose à discuter. Le pays devant se doter d'infrastructures industrielles et des moyens de produire en masse vêtements, produits alimentaires et logements. Ensuite se posaient des questions nouvelles: développement de la voiture individuelle, des vêtements de mode etc. Le pays se laissa mener à une initiation systématique des modes de vie et de consommation correspondant au modèle capitaliste. Certes une poussée irrésistible semblait entrainer dans cette direction et peut-être y avait il eut dans le passé des velléités de résistance. Toutefois, la conception khrouchtchevienne 8 de rattraper et dépasser le capitalisme avait solidement implanté dans le discours officiel l'idée qu'il s' agissait d'une course dans la même direction9. Le communisme apparaissait dans la propagande officielle comme une accumulation sans limite de biens de consommation, comme si celle-ci avait été un but en soi. En fait, la volonté d'exprimer un unanimisme de façade faisait que le parti et le gouvernement s' abstenaient de s' exprimer sur ces questions qui posaient non seulement des problèmes économiques immédiats notamment en provoquant de brusques oscillations de la demande de consommation mais qui, à terme aboutissaient à une gageure. Si le capitalisme venait à être rattrapé, cela signifiait simplement que tous les citoyens des pays socialistes aspiraient à une appropriation individuelle de biens de luxe (comme les Volvo) qui par définition ne sont destinés dans les pays capitalistes qu'à une minorité.


Olivier RUBENS
1 Avant de la faire abattre pour reconstruire le palais des rois de Prusse (note de 2016)
2 Il va de soi que si les tarifs n’étaient pas totalement ridicules, ils demeuraient accessibles, surtout au regard des hausses délirantes que nous vivons en ce moment en France. (note de 2016)
3 Les effectifs du parti étaient supérieurs à ce nombre
4 Organisation quasi-unique de la jeunesse
5 Que j’aie utilisé ici «  l’Etat » et non le parti est révélateur (note de 2016)
6 La presse gratuite est apparue depuis chez nous. C’était à peu près du même niveau (note de 2016)
7 Ce qui signifie : vallée des ahuris.
8 Conception que l’on trouve d’ailleurs en germe dans certains discours de Staline (note de 2016)
9 Le fait que cette remarque ait été faite par Wolf Biermann devenu un hystérique de la criminalisation du communisme n’enlève rien à sa pertinence (note de 2016).




1 commentaire:

  1. Merci pour cet article sur la DDR, pays que j'aimais beaucoup et que ses anciens citoyens de plus de 40 ans regrettent fortement. J'en ai été le témoin lors de mon dernier voyage en 2015.

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