Une fois n'est pas coutume, un article de qualité et honnête de la
presse capitaliste sur l'annexion de la RDA. Nous recommandons donc la lecture de cet article de la Tribune du 2.10.2015.
http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/l-ex-rda-est-un-mezzogiorno-au-centre-de-l-europe-509960.html
Vladimiro Giacchè, économiste italien, est l'auteur d'un livre sur
l'unification allemande qui vient d'être publié en français: "Le second
Anschluss : l'annexion de la RDA" (éditions Delga). Dans cet entretien
accordé à La Tribune, il dresse un bilan critique de ce qu'est devenu le
pays 25 ans après sa réunification .
Vladimiro Giacchè est un économiste, actuellement partenaire d'une société financière,
Sator, et président du
Centre de recherche européenne
de Rome. Il a écrit en langue italienne plusieurs essais depuis 2010.
En 2014, il a publié un ouvrage sur l'unification allemande qui est
aujourd'hui traduit en français aux Editions Delga*. Cet ouvrage, "Le
Second Anschluss", déconstruit un des grands contes de fées contemporain
: le succès de la réunification allemande. Dans un livre
richement documenté et à la logique implacable, Vladimiro Giacchè montre
que la RDA de 1989 était certes une économie déclinante, mais elle
n'était pas « en banqueroute » comme l'ont prétendu les dirigeants
ouest-allemands pour justifier une union monétaire rapide.
Il
montre également que, avec cette union, mais aussi avec la mise en place
de la Treuhand, l'organisme chargé de la « gestion » de l'économie
est-allemande, et encore avec la création de « dettes envers l'Etat »
des entreprises dont la légalité était douteuses, la RFA a procédé à une
liquidation en règle d'une économie entière. Une liquidation qui
s'inscrivait dans une négation complète de l'histoire de la RDA, dans sa
réduction
« à une note de bas de page de l'histoire allemande ».
«
Nous ne partons pas du principe de légitimité égale. Il y a la Loi
Fondamentale et il y a la République fédérale allemande. Nous partons du
principe que vous en avez été exclu pendant quarante ans »,
résumait Wolfgang Schäuble, le négociateur de l'unification pour la RFA
devant ses homologues de l'est. Aucune chance n'a, en réalité, été
laissée aux entreprises est-allemandes. Place nette aura été faite pour
les groupes ouest-allemands et la population de l'ex-RDA en aura fait
les frais. C'est pourquoi Vladimir Giacchè revendique le terme «
d'annexion » qui a été banni du débat public allemand.
25 ans
après la réunification, il est peut-être temps d'ouvrir ce dossier.
D'autant que le scandale Volkswagen est venu rappeler que «
l'exemplarité » allemande demeure sujette à caution. Valdimiro Giacchè y
contribue, et il a accepté de répondre aux questions de La Tribune.
*V. Giacchè, "Le second Anschluss : l'annexion de la RDA", Delga, 2015, 201 pages, 19 euros.
La réunification allemande est généralement présentée comme un succès économique. Etes-vous d'accord avec cette vision ?
Vladimir Giacchè.
Non. Mais, ce n'est pas moi, ce sont les chiffres qui décrivent une
réalité différente. Dans l'ancienne Allemagne de l'Est, plus de 40 % de
la population vit de transferts sociaux. Le taux de chômage est un peu
moins du double de celui de l'ouest, le PIB par habitant se situe
environ à 75 % de celui l'ouest (mais dans le seul secteur privé, il est
plus bas d'encore 10 %). Au cours de ces 25 années, l'émigration vers
l'ouest a concerné un peu moins de 3,8 millions de personnes sur une
population de départ de 16 millions de personnes, alors que seulement
1,8 million d'Allemands de l'ouest ont fait le chemin inverse.
Les
conséquences de cette situation sont un écroulement de la natalité, un
vieillissement de la population et un dépeuplement des villes. Il ne
s'agit pas là d'opinions, mais de faits. Et c'est aussi un fait que
l'ancien territoire de la RDA depuis la chute du mur de Berlin a connu
un des taux de croissance les plus bas parmi les anciens pays du bloc de
l'est. Si l'on ajoute à cela que la contribution de ces territoires au
PIB total allemand est inférieur à celui de la RDA (moins de 11 % en
2011 contre 11,6 % en 1989), il paraît évident que l'on ne peut imputer
la responsabilité de cette situation à ce qu'il y avait avant ou au seul
régime d'Honecker. La RDA faisait partie du bloc socialiste, comme la
Pologne, qui était alors beaucoup plus arriérée et qui, ensuite, a connu
des taux de croissance bien plus élevés. On peut faire la même
constatation pour la République tchèque et la Slovaquie, et d'autres
encore. L'ex-RDA reste un Mezzogiorno au centre de l'Europe.
Comment expliquez-vous cette situation ?
Elle
s'explique en grande partie par la façon dont a été conduite
l'unification de l'Allemagne, en particulier l'union monétaire voulue
par Helmut Kohl, qui a ouvert la voie à l'union politique réalisée le 3
octobre 1990, mais qui a désertifié industriellement l'Allemagne de
l'Est.
Pourquoi ? Quelles ont été les conséquences pour l'ex-RDA et pour l'Europe des choix monétaires du gouvernement Kohl ?
L'union
monétaire des deux Allemagnes, entrée en vigueur le 1er juillet 1990, a
été réalisée au mépris des avis négatifs émis par les experts
économiques du gouvernement d'Allemagne de l'ouest et même du président
de la Bundesbank. Ces derniers mirent en garde contre une union
monétaire faite à la hâte, sans prévoir aucune période de transition. De
plus, elle a été réalisée avec des taux de change totalement
irréalistes. Le taux d'un mark de l'ouest pour un mark de l'est était
absolument insensé si l'on prend en compte le fait que les rapports
commerciaux entre les deux Allemagne en 1989 étaient établis sur un taux
(accepté évidemment par les deux parties) d'un mark de l'ouest pour
4,44 marks de l'est.
Ce taux de change a signifié une chose très
simple : une réévaluation des prix des biens produits à l'est de 350 %.
Le même gouverneur de la Bundesbank, Karl Otto Pöhl, a déclaré plus tard
que, de cette façon, l'économie de l'Allemagne de l'Est
« fut soumise à un remède de cheval auquel aucune économie ne peut survivre ».
Et de fait, les industries de l'Allemagne orientale perdirent,
littéralement en un jour, trois types de marchés : celui de l'ouest,
celui de l'intérieur de l'ex-RDA et celui de la Russie et des pays de
l'est. Alors que, dans le même temps, les industries de l'Ouest se
virent ouvrir les portes d'un marché de 16 millions de consommateurs. Ce
sont ces mêmes industriels de l'ouest qui ont parlé du
« boom de la réunification » pour l'ouest. Mais, pendant ce temps, les « blühende Landschaften », les
« paysages en fleurs »
promis par Helmut Kohl à l'est ne sont jamais venus. Les Länder de
l'est ne sont absolument pas, 25 ans après, en mesure de s'autosuffire,
mais ils doivent encore dépendre des transferts massifs du gouvernement
fédéral, qui, en grande partie, finance la consommation.
Et pour l'Europe, quelles ont été les suites de cette unification ?
Pour
l'Europe, les conséquences de l'unification allemande (monétaire, puis
politique) ont été en particulier l'accélération de la construction
européenne voulue par Mitterrand pour « contenir » la puissance d'une
Allemagne qui avait acquis à nouveau une centralité géopolitique en
Europe. L'Union monétaire européenne elle-même était une partie de ce
dessein. Ses résultats ont cependant été opposés à ceux que l'on
espérait alors : la Banque centrale européenne est devenue une sorte de
Bundesbank continentale et l'orthodoxie néolibérale allemande a fini par
s'imposer à toute l'Europe.
L'unification monétaire allemande peut-elle être considérée comme un modèle de la création de l'euro ?
Je
ne dirais pas que c'est un modèle, si on signifie qu'il s'agit d'une
répétition ponctuelle et intentionnelle de toutes les caractéristiques
de l'union monétaire. Ainsi, dans le cas de l'euro, il n'y a pas une
réévaluation anormale des autres monnaies par rapport au mark dans la
fixation du taux de change. On peut cependant souligner qu'une
réévaluation a bien eu lieu et, par exemple, dans le cas de l'Italie, le
président de la Bundesbank, Hans Tietmeyer - qui faisait partie de
l'équipe de négociateurs de l'union monétaire allemande - négocia le
taux de change avec beaucoup d'obstination.
Il existe cependant un parallèle possible ?
Oui,
car l'essentiel est ailleurs. Aujourd'hui, beaucoup d'économies
européennes souffrent des mêmes maux que celle de l'Allemagne de l'Est
après l'introduction du mark de l'ouest : chute du PIB,
désindustrialisation, taux de chômage élevé, déficit de la balance
commerciale, émigration. Ce n'est pas un hasard. La monnaie unique a
accentué la spécialisation productive en Europe, en renforçant le
principal producteur de produits manufacturiers au détriment des pays
ayant une productivité du travail plus faible. Ce processus a été
aggravé par une politique mercantile allemande agressive - une politique
économique qui mise tout sur les exportations, au point de sacrifier la
demande intérieure.
Cette politique a été rendue possible par
deux mouvements : les relations de sous-traitance avec les pays à bas
salaires de l'est européen qui ne font pas partie de la zone euro et la
réforme du marché du travail menée par Gerhard Schröder. Grâce à «
l'Agenda 2010 », la dynamique salariale allemande s'est maintenue bien
en dessous de l'inflation et même de l'augmentation de la productivité
du travail. Cette productivité a, entre 2000 et 2012, augmenté de 14 %,
mais les salaires réels ont diminué de 1 %. En France, dans le même
temps, la productivité a progressé de 12 %, mais une grande partie de
cette hausse a été transférée aux salaires.
La monnaie unique
empêche une récupération de la compétitivité par le réajustement des
taux de change et l'adoption d'une politique mercantile dans un tel
contexte a créé des déséquilibres croissants des balances commerciales à
l'intérieur de la zone euro. Ceci a conduit à une désindustrialisation
progressive dans les pays de la périphérie, mais aussi en France, qui,
en revanche, a permis à l'Allemagne, de renforcer grâce aux exportations
la composante industrielle de son PIB.
Cette désindustrialisation est commune avec celle de la RDA ?
Cette
désindustrialisation de la périphérie contient, à la longue, des
logiques explosives, et rend nécessaires des transferts du centre vers
la périphérie. Si je veux que la zone euro appauvrie et
désindustrialisée continue à acheter mes marchandises, je dois financer
ses consommations. C'est ce qui s'est passé avec la RDA. Mais c'est
justement cette partie du modèle que l'Allemagne se refuse à copier.
Elle préfère maximiser ses avantages à court terme.
Il est clair
qu'une union monétaire qui alimente de tels déséquilibres en son sein ne
peut résister à long terme. On ne peut davantage penser qu'elle puisse
fonctionner par la pure et simple exportation du modèle de « l'Agenda
2010 » dans les autres pays. Pour deux raisons. La première est que
toute politique mercantile fondée sur la déflation salariale suppose
nécessairement que les autres ne suivent pas la même politique.
Autrement, le seul résultat sera une course à la baisse des revenus et
ce sera un appauvrissement généralisé. La deuxième raison est que la
diminution des salaires dans les pays en crise affaiblit la demande et
frappe les entreprises qui travaillent sur le marché intérieur, avec,
comme résultat, de détruire la capacité productive et d'aggraver la
crise. On l'a vu en Grèce, en Espagne, au Portugal, en Italie et aussi
en France.
Dans le nouveau mémorandum grec, il existe un «
fond de privatisation » qui semble inspirée par la Treuhand allemande.
Le parallèle vous semble pertinent ?
Il est absolument
pertinent. La Treuhandanstalt, l'institution qui a privatisé entièrement
l'économie de l'Allemagne de l'Est, a été explicitement proposée à la
Grèce comme un modèle à suivre depuis 2011 par Jean-Claude Juncker, qui
était alors président de l'Eurogroupe et est aujourd'hui président de la
Commission européenne.
« Je saluerais avec plaisir le fait que nos
amis grecs créent une agence de privatisation indépendante, sur le
modèle de la Treuhandanstalt allemande, dans laquelle des experts
étrangers auraient aussi une place », a-t-il alors affirmé.
L'adoption
de ce modèle a été définitivement établie dans le dernier « plan de
sauvetage » de la Grèce signé par le gouvernement Tsipras. Et ceci est
paradoxal : la Treuhand détruisit une richesse de l'ordre de 900
milliards de marks de l'ouest (environ 450 milliards d'euros, NDLR) et
fut tâchée de scandales d'escroqueries et de corruptions. Il y a même eu
une commission d'enquête parlementaire sur elle. Il s'agit d'une
institution qui, avec le mot d'ordre:
« la privatisation est le meilleur assainissement »,
opéra de fait une liquidation des actifs industriels de la RDA, déjà
dévalorisés par l'union monétaire. Les conséquences pour la Grèce seront
les mêmes : une liquidation du patrimoine d'infrastructures et des
industries d'Etat